Remettre en question la prise d’anti-inflammatoires non-stéroïdiens pour les tendinopathies ?

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22 avril 2015 / Par / 0 Commentaire

Une collaboration de François Desmeules, Ph.D., pht, chercheur et professeur à l’École de réadaptation de l’Université de Montréal.

Un patient se présente à votre clinique avec une douleur persistante à l’épaule. Son médecin de famille lui a prescrit des anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS) oraux. Vous posez le diagnostic d’une tendinopathie de la coiffe des rotateurs et vous expliquez à votre patient que des exercices pour rétablir la biomécanique normale de son épaule pourront lui permettre de reprendre ses activités. Il vous demande alors s’il est souhaitable de prendre les AINS prescrits par son médecin. Que lui répondez-vous?

 

Les données probantes sur l’efficacité des AINS oraux dans le traitement des pathologies musculosquelettiques ont bien évolué dans la dernière décennie, particulièrement pour le traitement des tendinopathies. Parallèlement, la compréhension de la pathophysiologie associée aux tendinopathies a changé et plusieurs experts remettent en question l’utilisation d’un agent anti-inflammatoire, tel que les AINS oraux, dans le traitement d’une condition qui ne présente pas des signes inflammatoires classiques.

On définit maintenant la pathophysiologie de la tendinopathie en trois phases : la phase aigüe initiale comprendrait bien une phase inflammatoire accompagnée de la production de médiateurs pro-inflammatoires, mais sans présence marquée de cellules inflammatoires; cette phase s’accompagne aussi d’une augmentation du nombre de ténocytes et des protéoglycans. Suivrait une phase de désorganisation des fibres de collagène et de la matrice extracellulaire qui s’accompagne d’une néovascularisation au niveau du tendon. La dernière étape comprendrait une phase dégénérative chronique avec quasi-absence de cellules inflammatoires, une diminution des ténocytes et une désorganisation sévère des fibres de collagène constituant le tendon.

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Un nombre croissant d’études démontre que l’utilisation d’AINS oraux pourrait nuire à la réparation tendineuse.

Cette nouvelle compréhension de la pathophysiologie des tendinopathies remet donc en question le rationnel de l’utilisation des AINS oraux, du moins dans les phases avancées de la pathologie, et plusieurs évidences supportent ce nouveau paradigme. En effet, les effets analgésiques des AINS dans la phase aigüe de la pathologie sont bien démontrés pour plusieurs types de tendinopathies. Cependant, plusieurs revues systématiques et méta-analyses sur le sujet ne supportent pas l’utilisation des AINS à long terme ( plus de 14 jours) et aucune donnés probantes ne permet de conclure quant à l’efficacité des AINS oraux pour l’amélioration fonctionnelle des patients à court, moyen ou long terme. Premier constat : il existe donc un rationnel pour l’utilisation des AINS pour le soulagement de la douleur mais seulement à court terme et en aigü.

Attention aux complications

Ces données doivent être aussi mises en relation avec les effets potentiellement délétères des AINS oraux. Des complications systémiques, qu’elles soient gastro-intestinales ou cardio-vasculaires, sont rapportées de façon extensive dans la littérature, particulièrement chez des populations plus à risque qui prennent ce type de médication sur des périodes plus longues. Mais un nombre croissant d’études démontre que l’utilisation d’AINS oraux, même à court terme, pourrait nuire à la réparation tendineuse et réduire les propriétés mécaniques du tendon et l’affaiblir. Certaines études rapportent même que la prise d’AINS oraux immédiatement après la lésion, en aigü, pourrait être particulièrement dommageable et réduire encore plus les propriétés mécaniques du tendon. Ces résultats restent à être formellement validés et proviennent majoritairement d’études chez l’animal; il n’en demeure pas moins que plusieurs experts ne recommandent plus l’utilisation des AINS pour le traitement des tendinopathies. Deuxième constat : les AINS oraux ont des effets délétères potentiellement plus importants qu’initialement envisagé.

Face à ces nouvelles données, devrait-on prescrire des AINS? Que devrait comprendre la prise en charge initiale de nos patients qui souffrent de tendinopathies?

Pour le soulagement initial de la douleur, plusieurs experts proposent d’utiliser de l’acétaminophène plutôt que des AINS. Bien que peu de données probantes existent, l’application de glace est aussi recommandée. Les AINS ou d’autres analgésiques devraient être envisagés seulement si la douleur est très limitante. Finalement, pour permettre la guérison de la lésion et le retour à la fonction, les exercices demeurent l’élément clé au niveau thérapeutique; la littérature démontre que les exercices excentriques sont à privilégier.

La décision de votre patient présentant une douleur à l’épaule de prendre ou non des AINS devrait se baser sur ces nouvelles données et ces informations mériteraient sûrement d’être aussi discutées avec son médecin. Votre réponse devrait être maintenant claire face à votre patient : les AINS ne sont plus à privilégier dans le traitement des tendinopathies et d’autres modalités tels les exercices lui permettront une récupération optimale.

L'auteur suggère les lectures suivantes:


1. M F Joseph, C R Denegar.Treating Tendinopathy Perspective on Anti-inflammatory Intervention and Therapeutic Exercise. Clin Sports Med, 34 (2015), 363–374.
2. J L Ziltener, S. Leal, P E Fournier. Non-steroidal anti-inflammatory drugs for athletes: An update. Annals of Phys and Rehab Med, 53 (2010), 278–288.
3. Rees J D, Stride M, Scott A. Tendons – time to revisit inflammation. Br J Sports Med, 0 (2013), 1-7.
4. C K S Ong, P Lirk, C H Tan, R A Seymour. An Evidence-Based Update on Nonsteroidal Anti-Inflammatory Drugs. Clinical medicine & Research 2007 5(1) 19-34.
5. J Boudreault, F Desmeules, J-S Roy, C E Dionne, P Frémont, J C MacDermid. The efficacy of orall non-steroidal anti-inflammatory drugs for rotator cuff tendinopathy: a systematic review and meta-analysis. J Rehabil Med 2014; 46: 294–306