Repenser la prise en charge de la clientèle AVC: un témoignage

07 novembre 2014 / Par / 0 Commentaire

Collaboration de Ghislain Blanchard, M.Sc, physiothérapeute clinicien spécialisé en neurologie et enseignant au Collège Dawson.

Au cours de ma carrière j’ai constaté qu’il nous arrive parfois de freiner l’évolution de nos patients plutôt que de les encourager, au nom de la prévention des chutes par exemple, ou par simple manque de temps. J’espère par ce témoignage susciter un certain débat ou à tout le moins une introspection sur nos manières de faire comme professionnels de la physiothérapie avec la clientèle AVC.

 

Laissez-moi partager avec vous le cas de Alain Brazeau. Victime d’un AVC en 2007 alors qu’il s’entraînait pour un demi-marathon. (Ci-haut.)

Très tôt dans le processus de réadaptation on lui annonce qu’il est peu probable qu’il puisse marcher à nouveau, et cela malgré son jeune âge (45 ans) et sa bonne forme physique. Pour ce qui est de son bras flaccide, le pronostique est encore pire et on ne s’attend pas à de grands changements outre l’augmentation de la spasticité…

Alain Brazeau est un homme déterminé, pour ne pas dire têtu. De ses propres dires, il se « mettait constamment dans le trouble » au centre de réadaptation, car il essayait de se transférer du fauteuil roulant au lit sans « l’autorisation » des thérapeutes. Après son congé de réadaptation, il se déplaçait avec une canne quadripode… mais on lui avait fortement conseillé de plutôt se procurer un fauteuil roulant.

Aussi il portait la populaire attelle au membre supérieur. Il a lui-même fait des recherches pour poursuivre sa réadaptation au privé. Je ne veux surtout pas ouvrir ici l’éternel débat public-privé, mais plutôt centrer la discussion autour d’un patient qui ne veut pas croire au plateau thérapeutique… avec raison.

J’ai rencontré Alain Brazeau environ 4 ans après son AVC alors qu’il participait depuis plusieurs mois à un programme de réadaptation active à la clinique Neurogym d’Ottawa.

L’hypothèse de la clinique est simple : la neuroplasticité du cerveau est telle que si seulement nous permettons au patient d’expérimenter le mouvement, il est alors possible de réapprendre celui-ci. Avec M. Brazeau, nous utilisions entre autres des systèmes innovateurs de support corporel pour améliorer sa démarche ainsi qu’un système de biofeedback afin d’optimiser le nombre de répétitions et l’intensité à chaque séance.

Même avec la « meilleure thérapie du monde » ou des équipements spécialisés… nous ne serions arrivés à rien sans l’intensité et la répétition, des ingrédients essentiels, mais souvent négligés.

À ce moment-là, le patient marchait sans aide à la marche. Son but avoué était de courir-marcher un demi-marathon pour lequel il s’entraînait avant l’AVC. J’étais perplexe, évidemment. Pourtant environ 2 ans plus tard, en septembre 2013, Alain Brazeau a réussi l’exploit.

 Lire l’article de magazine qui raconte l’exploit.

Après son demi-marathon, nous avons convenu de concentrer nos efforts sur son bras qui, à ce moment-là, bougeait légèrement, mais n’était aucunement fonctionnel. Souvenons-nous que nous sommes alors plus de 5 ans post-AVC.

Nous avons entrepris un protocole de réadaptation intensif et audacieux pour le membre supérieur. De 4 à 5 traitements d’une heure par semaine, précédés de traitements de stimulation magnétique répétitive (SMTr) donnés dans une clinique médicale sous la supervision du neurologue.

Je vous laisse constater les résultats en seulement 6 semaines pour une des épreuves du Chedoke-McMaster.

Les gains de Alain Brazeau se sont maintenus dans le temps et contre toutes attentes, il peut maintenant déguster son café au chalet… avec le membre atteint. Voici un cours vidéo qu’il a lui-même envoyé aux gens qui doutaient de sa capacité de récupérer. Notez le regard déterminé à la toute fin!

Le plateau ?

Il s’agit évidemment d’un patient avec beaucoup de détermination et qui a eu la possibilité de poursuivre sa réadaptation. Ce n’est peut-être pas le cas de la majorité de vos patients post-AVC, souvent plus âgés et avec des moyens limités. Il n’en reste pas moins qu’il est faux d’affirmer qu’ils ont atteint un « plateau thérapeutique » ou d’insister sur le fait qu’il n’y a plus rien à faire après six mois post-AVC.

Même en chronique, il est possible d’améliorer la condition des patients. Cela demande beaucoup d’énergie, de temps, de répétitions et d’intensité et les progrès peuvent sembler lents (très lent même) comparativement à ceux observés pendant la fenêtre thérapeutique optimale… mais ils existent et sont souvent très significatifs pour les patients (ex : pouvoir se transférer avec moins d’aide ou seul, marcher sans aide à la marche, etc.)

En qualité de physiothérapeutes, nous devons continuer à inspirer nos patients post-AVC pour qu’ils repoussent les limites. Un AVC est un triste événement qui change la vie d’un patient et celle de sa famille. Le processus de réadaptation ne se limite pas à 3 ou 6 mois, il s’agit du travail d’une vie.

La neuroplasticité du cerveau est incroyable et il suffit de trouver la manière d’augmenter suffisamment l’intensité des traitements pour surpasser le mythe du « plateau thérapeutique ». Comme le proposent Carr and Shepherd (2011), cela passe par l’organisation des soins, l’attitude envers les patients et l’utilisation intelligente de nouvelles technologies.

Les physiothérapeutes et les techniciens en réadaptation ont le devoir de maximiser le potentiel de réadaptation et d’en finir avec le plateau thérapeutique.

 

L'auteur suggère les lectures suivantes:

Carr, J.H and Shepherd, R.B. Enhancing Physical Activity and Brain Reorganization after Stroke. Neurology Research International. 2011; 1-7.

Demain S, Wiles R, Roberts L, McPherson K. Recovery following stroke:Fact or Fiction? Disability and Rehabilitation 2006; 28:815-821.

Page SJ, Gater DR, Bach-y-Rita P. Reconsidering the Motor Recovery Plateau in Stroke Rehabillitation. Arch Phys Med Rehabilitation 2004; 85 : 1377-1381.

Putman, Koen, and Liesbet De Wit. European comparison of stroke rehabilitation.
Topics in Stroke Rehabilitation 2009; 16 : 20-26

Teasell, R., Mehta, S., Pereira, S. et coll. Time to rethink long-term rehabilitation management of stroke patients.Top Stroke Rehabil. 2012; 19: 457–462

 

Déclaration de conflit d’intérêt:
L’auteur du présent article tient à préciser qu’il ne fait actuellement la promotion d’aucun produit ou équipement commercial. Il a toutefois été dans le passé directeur de la Clinique NeuroGym à Gatineau et représentant pour NeuroGym Technologies inc.